Je me rappelle Marthe Robert qui disait dans une interview télévisée qu'écrire, ce n'était pas normal ; que c'était être à côté de la vie. Ou de Colette, dans La Vagabonde : « Que faire ? Écrire brièvement car le temps presse, et mentir. » Ou de Duras dans Écrire: « Écrire. (...) C'est l'inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n'est même pas une réflexion, écrire, c'est une sorte de faculté qu'on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d'une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelque fois, de son propre fait, est en danger d'en perdre la vie. »
Mais il n'y a pas que les écrivains. Il y a aussi les spécialistes, les chercheurs, les professeurs. Les étudiants dans les facs de lettres, partout dans le monde. Et les libraires. Les éditeurs. Beaucoup de gens vivent en littérature. Sans parler des lecteurs, beaucoup plus nombreux, comme ce héros du Philosophe facétieux de Georges Picard : en costume-cravate, debout dans le RER A direction La Défense, lisant le Timée. J'aime beaucoup, moi aussi, les lecteurs du métro. J'ai l'impression que quelque chose de secret nous lie. Que nous formons une communauté complice, une résistance enchantée.
De tous les littéraires que j'ai rencontré, profs et étudiants, écrivains et éditeurs, bibliothécaires et libraires, capésiens et agrégatifs, critiques et traducteurs, lecteurs anonymes et poètes du dimanche, peu d'entre eux étaient arrivés à cette discipline sans avoir, préalablement - et je le dis même si cela peut paraître d'une évidence affligeante - une certaine fragilité, et encore le mot est trop fort. En tout cas, leur position face à la vie était toujours, pour se protéger sans doute, un peu décalée, de biais. Il m'a souvent semblé que le désir de littérature vienne d'un certain déséquilibre. Et que le geste de lire, de transposer ses lectures dans sa propre vie, et enfin, de déformer sa vie en en faisant un objet de littérature, permettait une approche d'autant plus supportable des choses. Aimer la littérature (mais c'est encore plus que cela : c'est vivre en littérature), c'est toujours appréhender sa vie au travers un filtre, un miroir déformant, un paravent. Je connais des gens qui font de chaque événement de leur vie un chapitre de roman ; qui, en société, ne rencontrent pas des êtres humains, mais des personnages. Dans L'Excuse de Julie Wolkenstein, le personnage fou, Nick, écrit ceci : « ...depuis des années ce que je vivais (ou plus exactement observais, je ne vivais pas encore) n'était que matière aux récits futurs que je t'en ferais. » Cette demi-phrase, magnifique et parfaite, exprime bien l'un des symptômes de la maladie des littéraires. Nous vivons dans un monde abstrait. Nous ne vivons pas ce que nous sommes en train de vivre. Tout est prétexte à un récit futur ; nous construisons le présent, déformons le passé. Combien de fois ai-je aimé un écrivain, combien de fois ai-je rêvé, au sommet de mon bovarysme, de le croiser dans les quartiers qu'il décrivait. Oui je reste encore troublée, dix ans après l'avoir lue, par cette monumentale phrase de Proust, écrite du fond de son petit lit en laiton : « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature ».
En plus d'être un blog (onglet "aujourd'hui"), laviedebiais propose des critiques littéraires ("lectures du moment"), une série d'interviews réalisées dans le cadre de travaux universitaires ou de recherches personnelles, ainsi que des articles déjà parus, à paraître, ou inédits. Au fil du temps s'ajouteront des reportages sur des sujets de société ou culturels qui concernent, de près ou de loin, Paris.
Tous commentaires sont bienvenus ; je vous invite à m'écrire en cliquant sur l'onglet "contact".
Bonnes lectures.
